✒ Lunéas & le sortilège des bohémiens, tome 2 : Chapitre 1

04/03/2019

À ma mère… Parce que ce livre est devenu un trophée.

Une revanche.

 

Chapitre 1

L’ACCIDENT

 

14 juin 1985 Angoulême

2 h 17 du matin

 

La pleine lune était haute dans le ciel couvert de nuages noirs et menaçants. Le vent soufflait fortement et une pluie torrentielle s’abattait sur Angoulême.

 

Marie Lunéas examinait attentivement par la fenêtre, avec cette drôle d’impression que quelque chose allait venir l’emporter. Chaque parcelle de son être exprimait la peur, mais aussi l’empressement.

 

Son cœur battait à vive allure. Elle scrutait minutieusement les alentours de sa maison, cherchant la réponse à ses questions, mais ne vit rien. Tout était sombre, les rues vides, le ciel orageux.

 

Marie versa une larme et l’essuya d’un revers de la main. Sa main gauche se mit à trembler subitement. Elle la prit dans l’autre pour se calmer, et se retourna vers le téléphone qui se trouvait sur une petite table basse proche de l’entrée. Elle décrocha le combiné et composa un numéro.

 

Au bout de quelques sonneries, quelqu’un répondit. Une femme qui semblait être plus âgée, au son de sa voix.

 

– Bonsoir Astride, commença tristement Marie.

– Bonsoir, Marie, tu vas bien ? Pourquoi appelles-tu à une heure aussi tardive ?

– J’ai un immense service à te demander.

– Oui, dis-moi !

– S’il m’arrive quoi que ce soit, promets-moi que tu prendras soin de Mathieu.

– Que veux-tu dire par là, Marie ? Tu me fais peur !

– Promets-le-moi, s’il te plaît.

– Oui, je te le promets, mais dis-moi ce qu’il se passe.

– Ils sont là ! J’en ai aperçu un tout à l’heure par la fenêtre de la salle de bain, je le sens, il rôde dans le coin !

– Qui est là, Marie ?

– Tu sais très bien de qui je veux parler.

– Oh, mon Dieu !

 

Le silence se fit entre les deux femmes. Marie se retourna vers le canapé et surveilla, en pleurant, son bébé couché sur un coussin. Elle lui caressa la joue et se mit à larmoyer de plus belle. Marie posa le combiné sur la table basse sans raccrocher.

 

– Marie ! Marie ! Tout va bien ? dit Astride.

 

Mais elle ne répondit pas et contemplait son fils en jetant de temps en temps un œil dehors.

 

– Marie ! Réponds, s’il te plaît ! continua Astride, mais sans succès.

Astride qui était couchée, se leva, fixa son téléphone et raccrocha. Elle serra fort l’appareil dans ses mains et dévisagea son mari. La chambre était sombre. Seule la lueur de la pleine lune éclairait succinctement la pièce. Elle resta là, sans bouger, pensive. Elle avait peur pour sa sœur.

 

Que va-t-il lui arriver ? pensa-t-elle.

 

Astride reprit ses esprits et reposa le téléphone sur son socle. Elle se pencha sur son mari et le secoua pour le réveiller.

 

– Jacques ! Réveille-toi ! dit Astride élevant la voix, mais il ne bougea pas. Jacques, réveille-toi !

 

Jacques ronchonna de façon incompréhensible, se retourna de l’autre côté du lit et se rendormit. Voyant qu’il ne daignait pas se lever, Astride enfila ses pantoufles et descendit à vive allure les escaliers. Elle fouilla dans toutes les vestes à la recherche de quelque chose qu’elle ne trouva pas. Elle observa autour d’elle, affolée, se demandant où son mari avait pu mettre ses clefs. Elle courut vers la cuisine et examina rapidement les alentours. Rien. Elle commença à s’énerver quand tout à coup, le souvenir lui revint. C’est elle qui avait conduit la voiture, la dernière fois. Rapidement, elle se dirigea dans le salon et récupéra les clefs sur le rebord de la cheminée, regardant au passage, une photo d’elle et   de sa sœur Marie, lors de leurs dernières vacances entre filles, avant la naissance de Mathieu.

 

Astride toucha la photo, revint sur son objectif après une courte pensée, enfila un ciré et sortit. La pluie torrentielle s’abattait toujours. Le vent hurlait de plus en plus fort et produisait un effet sonore très intense.

 

Elle se protégea tant bien que mal de ce déluge qui lui fouettait le visage et trempait sa robe de chambre. Astride affronta la bourrasque, se dirigea vers la voiture, ouvrit la portière et entra sans perdre une seconde. Ses vêtements dégoulinaient d’eau sur le siège. Des gouttelettes ruisselaient sur son visage et ses cheveux étaient trempés. Malgré ces inconvénients, elle démarra, contrôla le rétroviseur et entreprit une marche arrière. En peu de temps, elle se retrouva sur une étroite route. Les essuie-glace mis en marche, Astride changea de vitesse et roula le plus hâtivement possible sous cette averse diluvienne et un orage des plus menaçants.

Marie scrutait toujours par la fenêtre, serrant ses vêtements contre elle. Un homme, Philippe Bel, descendit des étages, portant deux valises pleines à craquer. Lui aussi semblait pressé de partir. Il posa les bagages près de l’escalier et consulta sa montre : 2 h 40 du matin.

 

Il se dirigea vers une commode, ouvrit un des tiroirs, le fouilla vigoureusement, en sortit un Beretta 92 parabellum et une liasse de billets de cent euros qu’il rangea dans une sacoche. Puis, il aperçut Marie qui pleurait.

 

– Ça va, ma chérie ?

– Oui, si l’on veut. J’ai appelé Astride pour l’informer.

– Pourquoi l’as-tu fait ? Tu sais très bien que ça pourrait la mettre en danger de mort ! Elle a été adoptée par tes parents, afin de couvrir ton identité, il ne fallait pas la mêler à notre histoire.

– Et qu’aurais-tu voulu que je fasse ? S’il nous arrive quelque chose, que fait-on de notre bébé ? rétorqua-t-elle, excédée.

– Il ne nous arrivera rien. Il faut juste partir au plus vite, c’est tout, dit-il armant le pistolet.

 

Marie le fixa droit dans les yeux.

 

– Je n’en peux plus de cette situation. Si seulement on pouvait avoir une vie normale. Dans quel monde notre fils va-t-il grandir ?

– Dans un monde meilleur, j’en suis sûr. Il faut juste régler cette histoire et partir loin, répondit Philippe pour la réconforter.

– C’est impossible, tu le sais… La prophétie, la guerre, le sorti- lège des bohémiens… Tout est contre nous !

– Ce n’est pas le moment d’y penser.

– Justement… Il est temps d’en parler. Ce sortilège va profondément changer la vie de Mathieu et bouleverser l’ordre de la prophétie.

 

Il l’attrapa dans ses bras et l’embrassa sur la tête. Pensif, il regarda par la fenêtre et ajouta :

 

–  Je t’aime, Marie. Et je crois que tu as raison : tu as bien fait d’appeler Astride. Avant de régler cette histoire, nous devrions emmener Mathieu chez elle afin de le mettre en sécurité.

–  Mais tu voulais partir au plus vite !?!

– Oui je sais. Mais si on ne les tue pas, ils nous chasseront toute notre vie. Jusqu’à ce qu’ils nous retrouvent.

 

Marie et Philippe s’embrassèrent amoureusement, un rappel de leur attachement. Il était vrai que leur histoire d’amour durait depuis dix ans.

 

Au cours d’une fête, en l’espace d’un regard ils s’étaient plu immédiatement et avaient très vite emménagé ensemble. Mais tous les deux possédaient un secret qu’ils s’étaient dévoilés au bout de deux ans de vie commune.

Leurs confidences silencieuses les avaient unis pour l’éternité, du fait de leur différence, et leur avaient donné l’espoir de pouvoir vivre une vie normale parmi les autres, sans divulguer ce qu’ils étaient.

 

Mais les années avaient passé et ils avaient été confrontés à des situations auxquelles ils n’avaient pas pensé. Leur amour était interdit, et le fruit de leur union l’était encore plus.

Il y avait des réalités en ce monde qui leur défendaient de s’aimer et de concevoir un enfant. Ils les avaient ignorées jusqu’à ce que Marie soit enceinte de trois mois. C’est alors que des bohémiens leur avaient appris l’existence d’une prophétie qu’ils avaient transgressée, grâce à un puissant sortilège presque deux cents ans auparavant. Mais il était trop tard pour faire marche arrière et il fallait donc assumer les conséquences que cela pouvait entraîner.

Ce soir-là, quelque chose les avait retrouvés et les prenait en chasse, conséquence finale due à de nombreux avertissements, comme celui d’enlever leur enfant. Ils se résignèrent et décidèrent de fuir à nouveau pour sauver leur famille, leur amour et leur vie.

 

Philippe prit la tête de sa femme entre ses mains et l’assura qu’ils allaient tous les trois s’en sortir. Sur ces mots, il retourna récupérer  les valises et sortit pour les charger dans la voiture. La pluie tombait toujours en torrents et l’orage gronda de nouveau.

 

Philippe finissait de remplir son véhicule quand un bruit de verre brisé se fit entendre. Il releva sa tête du coffre et observa minutieusement autour de lui. La porte d’entrée était toujours ouverte, et les baies vitrées du rez-de-jardin étaient intactes. Il ne comprit pas d’où pouvait venir ce bruit de vitre cassée. Un courant d’air s’engouffra dans la maison, faisant voler les voilages de leur chambre dans la pluie tiède, comme le drapeau blanc de la reddition. Philippe eut un soupçon qui se confirma quand la lumière de la salle de bain s’alluma. Une ombre noire passa devant les vitres fumées et se dirigea vers le couloir.

 

Il sortit le pistolet de son étui et se précipita à l’intérieur du domicile. Sans laisser le temps à Marie de comprendre, il attrapa son bébé dans les bras et ordonna à sa femme de fuir, quand un grognement caverneux se fit entendre depuis l’étage. Marie déchiffra le comportement de son mari, et comprit alors l’urgence de la situation. Ce que Merlin avait prédit deux mois plus tôt était en train de se réaliser. Le temps pressait. Il était là, dans la maison et il était entré par la fenêtre de leur chambre.

 

Ils s’élancèrent vers la voiture sans se retourner. Philippe verrouilla  les portes et mit le contact sans attendre que Marie, penchée sur la banquette arrière, ait fini d’attacher l’enfant qui pleurait.

Philippe entama une marche arrière et emboutit le portail qu’il n’avait pas pris la peine d’ouvrir. Des morceaux de bois volèrent sur la route. Il actionna les essuie-glace pour lutter contre la pluie diluvienne puis, sans perdre de temps, il changea de vitesse et accéléra. Il demanda à Marie de rappeler sa sœur pour la prévenir de leur arrivée, tout en vérifiant dans les rétroviseurs que rien ne les suivait.

 

Mais la chose s’était mise à les poursuivre, sautant d’arbre en arbre, invisible aux yeux de Philippe.

Astride roulait le plus vite possible pour rejoindre la maison de sa sœur, sans tenir compte de l’orage ni du vent. Ignorant les panneaux de signalisation, elle avançait à tombeau ouvert, malgré la pluie qui limitait cruellement son champ de vision. Son téléphone portable vibra. Elle jeta un œil, vit que c’était sa sœur, récupéra l’appareil sur le siège passager et répondit.

 

– Oui, Marie… Qu’y a-t-il ?

– On vient chez toi. On te dépose Mathieu si ça ne te dérange pas. Avec Philippe, on a pris la décision d’en finir avec eux.

– C’est trop dangereux ! Vous avez pensé à votre fils ? Et s’il vous arrive quelque chose ?

– C’est pour ça qu’on vient te le confier.

– Ce n’est pas possible, je suis en route pour vous rejoindre. Où êtes-vous ?

– Sur la rocade.

– Mais que faites-vous sur cette rocade ? Vous auriez dû rester chez vous !

– Non ! Il était là : il était entré, il allait nous attaquer. Nous avons dû partir au plus vite !

– Moi aussi. On ne devrait pas tarder à s’y retrouver alors. Dès qu’on se voit, on s’arrête sur la bande d’arrêt d’urgence, pas loin du restaurant des routiers, OK ?

– Pas de problème.

 

Marie raccrocha. Astride jeta son téléphone par terre et jura « fait chier ! », tapant ses mains sur le volant.

La chose courait à vive allure dans les bois et les champs. Son but était de rattraper au plus vite la voiture de Philippe et Marie. Sa course effrénée parlait d’elle-même. Soudain, elle s’arrêta et poussa un hurle- ment à travers le vent. Un hurlement de loup, bestial et funèbre.

 

Au-delà du véhicule des jeunes parents, se tenaient cachés, dans les bois bordant la route, quatre immenses loups bipèdes ayant l’aspect physique d’un homme. C’étaient des loups-garous.

Le vent soufflait dangereusement dans le feuillage des arbres. Au travers de celui-ci, une odeur de mort flottait, perceptible seulement par les lycans. Ils scrutaient de leurs yeux rouge sang les environs de la grande route. Leurs regards brillaient d’un feu de haine : la haine pour Philippe et Marie qui avaient transgressé les règles, la haine pour leur amour, la haine pour leur enfant.

 

Le loup qui avait traqué Philippe et Marie le long de la route venait de rejoindre ses congénères pour se préparer à l’attaque. Les lycans commencèrent à s’agiter et à grogner lorsque les phares d’une voiture apparurent au loin, dans le virage. La rage des loups montait tandis que la voiture s’approchait d’eux. Lorsqu’elle arriva à leur hauteur, l’un d’entre eux sauta sur le capot.

 

Pris par surprise, Philippe freina brusquement. La voiture se renversa sur la route provoquant des tonneaux dans un bruit de métal broyé, pour finir par s’immobiliser sur le toit. Les cinq loups-garous arrivèrent près de l’épave fracassée, et l’encerclèrent pour vérifier que les occupants étaient bien morts. Mais ils durent fuir à l’arrivée d’Astride.

 

En voyant l’auto sur le toit, Astride s’arrêta brusquement et sortit avec empressement pour découvrir le désastre : de la tôle froissée, le pare-brise éclaté, les portières arrachées, les phares allumés. La nuit et la pluie rendaient la scène macabre. Elle s’approcha de l’habitacle et découvrit Philippe et Marie en sang. Ils ne bougeaient plus : ils étaient morts. Astride se déplaça vers l’arrière et vit le bébé, en vie, avec les yeux grands ouverts. Sans doute choqué, il ne pleurait pas…

Elle s’engouffra dans la carcasse, détacha le petit Mathieu, le sortit doucement et le serra dans ses bras. Elle jeta un dernier coup d’œil  et

 

retourna s’asseoir sur son siège, le regard vide. Astride caressa le petit sur la tête et le déposa à ses côtés avant de l’attacher avec la ceinture, se jurant de prendre soin de son neveu. Elle fit demi-tour et reprit la route pour rentrer chez elle, tout en jetant un dernier regard dans son rétroviseur pour graver dans sa mémoire l’endroit où était morte sa sœur.

 

Une lumière aveuglante envahit soudain le lieu de l’accident. Astride freina brutalement et sortit de sa voiture, paniquée. Elle était à la fois curieuse de connaître l’origine de ce rayonnement, et paradoxalement pressée de quitter les lieux. Elle hésita un instant à faire demi-tour mais, en regardant le petit, elle décida que le plus urgent était de le mettre à l’abri. Elle remonta dans sa voiture, et reprit sa route sans regarder derrière elle.

Merlin, posté dans un jardin et appuyé sur son bâton de bois, observait à travers une fenêtre. Il scrutait minutieusement Christian et Nicole Ribaut en train de coucher leur nouvel enfant, le petit David, qui leur avait été confié un mois auparavant. Ils étaient pleins d’amour pour lui et savaient s’occuper de ce petit bébé qui serait d’une importance capitale dans le futur. Merlin pouvait leur faire confiance. C’était lui- même qui avait conseillé à Sélène Élouidor de l’abandonner à cette famille afin de partir retrouver la prophétie tant attendue.

 

Il contemplait toujours cette petite famille, quand un tourbillon de nuages gris mélangé à des étincelles dorées se forma à ses côtés pour prendre la forme d’une belle et jeune demoiselle dans la fleur de l’âge.

 

– Merlin, pourquoi m’avoir convoquée dans ce monde, ici- même ? demanda la jeune femme. J’étais en train d’étudier les sciences occultes à l’Arcadémie de Lupercale.

– Ma belle Perséphone, je voulais te montrer une chose, l’amour de ce foyer. Il n’y a rien de tel que de se sentir aimé pour de vrai. Sais-tu qui est ce petit enfant ?

– Non, Merlin, je n’en sais rien, répondit-elle intriguée.

– C’est David Ribaut. Il est le promis de Mathieu Lunéas depuis que nous avons procédé au rituel de la destinée.

–  Mathieu Lunéas est né ? Ce n’est pas une légende, cette prophétie ?

– Non, ce n’est pas une légende. Il y a deux mille ans, Romulus et Rémus ont bien rédigé une prophétie qui parle du retour de Victor Darius dans trente ans maintenant. Elle n’a jamais été prise au sérieux par le ministère des Ordres. Donc, nous sommes quelques-uns à monter en secret une résistance afin de contrer ce qui risque d’arriver.

– Rien ne prouve, Merlin, que Victor Darius reviendra un jour. Il a certes généré une immense guerre et fait énormément de morts, mais aujourd’hui c’est de l’histoire ancienne. Peut-être que cette fameuse prophétie n’est rien d’autre qu’une vision. Nous savons tous que ces deux frères jumeaux Clair de Lune avaient le don premier. C’est certainement pour cela que le Ministère n’a rien pris au sérieux. Romulus et Rémus font aujourd’hui partie de notre mémoire, de vieux souvenirs que l’on apprend maintenant dans les cours d’histoire à l’Arcadémie, comme ce Darius. Merlin, faites-vous une raison. Vous voyez le mal où il n’y en a pas.

– Les dieux se font la guerre à Arcane, dans notre royaume, chez nous. Un certain Alias devient leur successeur, au moment où Mathieu Lunéas vient de naître. Le ministre des Serpents, Pytho Cercius, accepte de se révoquer enfin et de ne plus avoir de voix au sein du Ministère, même s’il conserve toujours son siège. Les Warlocks, de puissants sorciers maléfiques, qui étaient bannis du royaume d’Arcane et qui furent obligés de se retrancher sous terre après avoir aidé les Serpents à exterminer les Clairs de Lune il y a deux mille ans, refont surface aujourd’hui et vont s’exiler dans les Montagnes des Ténèbres où un palais est en train de se bâtir pour le successeur des mauvais dieux, Alias. Qu’en pense Déméter ?

– Ma mère a voulu m’éloigner de cette guerre entre les dieux. Elle m’a envoyée à Lupercale pour continuer à suivre l’enseignement que vous me concédez. Elle dit de vous que vous êtes un bon précepteur, Merlin, malgré votre persistance à croire en cette prophétie, ajouta-t-elle en riant.

– L’heure n’est pas à plaisanter, Perséphone. Tout ce qui se passe en ce moment n’est que les prémices d’une future guerre.

– Si je vois ou entends des choses, je vous en ferai part, Merlin. Mais ces derniers temps, je ne suis pas à Arcane. Le royaume est trop dangereux. J’y retournerai dans quelques annuels.

– Cette guerre entre les dieux va mal tourner. Alias prendra alors les pleins pouvoirs, et je suis persuadé que Victor Darius est derrière tout ceci. Il se cache pour l’instant, afin d’éviter qu’on ne le soupçonne et qu’on sache qu’il est de retour. Il va attendre le bon moment pour se montrer.

– Et d’après vous, quand sera le bon moment pour qu’il se montre ?

– Aux trente ans de Mathieu Lunéas, quand il aura enfin ses pouvoirs.

 

Une voiture arriva au loin, les phares illuminant parfaitement les environs, leur lumière se reflétant à travers l’averse qui s’abattait à torrents. Merlin savait qui se trouvait à l’intérieur et demanda expressément à Perséphone de s’évaporer, ce qu’elle fit en disparaissant comme par magie de nouveau dans un tourbillon de nuages gris mélangés à des étincelles dorées.

 

La voiture stoppa. Astride Lunéas en sortit pour retrouver Merlin, l’ayant remarqué quelques secondes plus tôt.

 

– Merlin !!!! hurla Astride en détresse.

– Oui ma chère enfant ?

– Je suis heureuse de vous revoir après deux mois. Ce soir, il s’est passé quelque chose de terrible, continua-t-elle versant des larmes.

– Quoi ? Qu’y a-t-il ? s’empressa Merlin, attrapant de ses mains Astride par les épaules.

– Marie et Philippe. Ils ont été retrouvés par Irina. Ce soir, ils étaient chassés par des loups-garous obscurs, ceux qui ont rejoint les Serpents. Ils sont morts, Merlin! Dans un accident de voiture, sanglota Astride d’un air abattu.

– Et l’enfant ? Où est le petit Mathieu?!? s’empressa de nouveau Merlin.

– Dans la voiture, avec moi. Mais une chose étrange s’est produite. Une lumière aveuglante est apparue sur les lieux de l’accident.

– Rentrez chez vous et protégez le petit, répondit Merlin, pressentant la vérité sur toute cette affaire. Ce que je soupçonnais depuis longtemps est en train de s’avérer juste. Gardez l’enfant avec vous, je m’occupe du reste. Bientôt, le cirque Solaire prendra contact avec vous, Astride, termina Merlin avant de disparaître à son tour.

 

Sur ces paroles, elle retourna à sa voiture, attrapa, après l’avoir détaché, le nourrisson dans ses bras et rentra précipitamment chez elle, avec affolement. La porte du vestibule claqua soudainement, provoquant un boucan suffisant pour réveiller Jacques qui descendit en toute hâte, vêtu de sa robe de chambre, découvrant sa femme qui installait délicatement Mathieu sur le canapé.

 

– Astride, que se passe-t-il ? Que fait Mathieu ici ?

– Écoute, Jacques… Un drame s’est produit ce soir et nous allons devoir certainement être confrontés au pire, mais promets-moi d’être présent à mes côtés pour surmonter ça !

– Tu vas me dire ce qu’il y a ?

– Marie et Philippe sont morts dans un accident de voiture. Les loups les pourchassaient. J’ai essayé de te réveiller tout à l’heure, mais tu n’as rien voulu entendre, donc je suis allée à leur rencontre, toute seule.

– Tu aurais pu te faire tuer !

– Je sais, mais c’est… enfin, c’était ma sœur, je ne pouvais pas la laisser tomber.

 

Jacques essaya de réfléchir un court instant ; la situation le dépassait.

 

– Que faisons-nous, maintenant ?

– Nous allons retourner nous coucher et agir comme si de rien n’était. Si la police vient nous poser des questions, on leur répondra qu’ils nous avaient confié Mathieu bien avant leur accident.

– On joue à un jeu dangereux. Je n’aime pas ça.

– Écoute, Jacques ! À partir de maintenant, on doit s’occuper de leur fils. Tu sais parfaitement ce qu’il se passera…

– Je sais très bien qui était ta sœur et ce qu’était Philippe, mais nous sommes en danger maintenant.

– Je prends le risque. Mathieu a le droit de grandir dans un monde meilleur. Donnons-lui une chance d’être comme tout le monde, surtout quand une prophétie et un sortilège le concernent.

– S’ils les ont retrouvés, il en sera de même pour nous. Ils finiront par retracer Mathieu, un jour ou l’autre… C’est un point à ne pas négliger.

–  Jacques, s’il te plaît, c’est notre neveu !

– OK, mais tout commencera le jour de ses trente ans, c’est en lui et ça, nous ne pourrons rien y changer. Une confrontation aura lieu et ce jour-là, nous ne devrons même pas nous en mêler. Nous avons caché leurs secrets le plus longtemps possible et nous protégerons Mathieu tant que nous le pourrons, mais il faut se rendre à l’évidence, cette guerre n’est pas la nôtre, Astride.

 

Elle fixa le bébé sur le canapé, repensa aux derniers événements, et versa une larme. Puis, elle le prit dans ses bras et retourna se coucher, laissant Jacques seul dans le salon, à méditer ses propres paroles.

Angoulême

Cinq ans plus tard

 

Je m’appelais Matt Lunéas et j’avais cinq ans. La vie était plutôt belle pour moi. Je m’amusais beaucoup et ce que j’aimais par-dessus tout, c’était aller jouer dans le jardin avec mon meilleur copain du même âge que moi.

Ce matin-là, il faisait beau. Le soleil était très agréable et annonçait une magnifique journée. Tout petit, je savais pertinemment ce que je voulais et je n’en démordais pas. Ma tante s’était résignée à force,  et mon oncle ne m’avait jamais contredit. Il voyait en moi le fils qu’il n’avait pas pu avoir, car il était stérile.

Ce jour-là, je plaisantais avec mon complice, David, dans ma chambre. Nous partagions un jeu qui consistait à se battre en duel, avec une console.

 

– Je vais bientôt partir en vacances avec papa et maman. Nous allons aller à la mer, m’avait annoncé David.

– Vous allez partir très longtemps ?

– Pour toutes les vacances.

– Tu vas me manquer. Avec qui je vais jouer, moi ? avais-je reniflé.

– Mais je vais revenir, après, et on pourra encore jouer avec ta console…

 

J’avais retiré un pendentif de mon cou. Il était accroché sur une chaîne argentée. Je m’étais levé pour aller le transmettre à David en lui passant par la tête.

 

– C’est une pierre de lune. Ma tata m’a dit qu’elle était à ma maman. Je te la donne, comme ça tu penseras à moi quand tu seras à la mer, lui avais-je dit.

 

David s’était levé pour me prendre dans ses bras.

 

– Je serai toujours ton ami, m’avait-il répondu, encore enlacé dans mes bras.

– Tu veux qu’on aille jouer dans le jardin avec mes voitures ? lui avais-je proposé.

– OK !

 

Nous étions descendus et avions couru retrouver ma tante en cuisine, qui préparait déjà le déjeuner.

 

– Tata, on peut jouer dans le jardin ?

– Bien sûr, mon poussin, mais je ne veux pas que vous passiez le portail, c’est interdit ! C’est compris, mon ange ?

– Oui, tata.

 

Nous étions sortis en cavalant, et nous étions allés retrouver mes jouets. Ma tante nous regardait et esquissait un petit sourire. Elle était heureuse. Elle avait une famille malgré elle et par la force des choses. Elle ne le regrettait pas.

Nous jouions donc avec mes voitures et chantonnions une des chansons que nous avions apprise à l’école : « Promenons-nous dans les bois, tant que le loup n’y est pas… ». Mon oncle qui était dans le garage pour préparer la tondeuse à gazon s’était retourné et me voyant rire avec David, sourit.

 

Alors que je faisais voler mes voitures en l’air, je m’étais arrêté soudainement. Un serpent se tenait face à moi et me toisait. Il restait immobile. J’étais petit, je ne comprenais pas. Je lui avais donc présenté une de mes autos pour lui prêter, mais le reptile avait sifflé dangereusement. J’avais reculé ma main avec crainte et essayé de prévenir ma tante en la regardant de loin. Mais elle ne me voyait pas, trop occupée à faire la vaisselle.

 

Puis, une centaine de serpents s’était faufilés dans le jardin et m’avaient entouré de part et d’autre. J’avais pris peur et je m’étais mis à hurler en pleurant. Ma tante, alertée par mes cris, avait regardé par la fenêtre de la cuisine et avait vu toutes ces abominations qui m’encerclaient. Alors, elle avait braillé pour quérir l’aide de son mari. Elle était sortie de la maison avec son balai et avait commencé à tous les frapper pour les faire partir. Mon oncle avait émergé de son garage avec empressement et avait vu ce qu’il était en train de se passer. Il avait récupéré une pelle et s’était joint à Astride pour les détruire. Moi, je hurlais et je pleurais toujours de frayeur, en état de sidération. Nos voisins, Christian et Nicole Ribaut, étaient venus jeter un coup d’œil, attirés par le vacarme et quand ils avaient compris le danger, ils avaient prêté main-forte à mon oncle et ma tante à s’en débarrasser, afin de récupérer leur fils David, qui sanglotait à mes côtés.

 

Le soir venu, mon oncle avait terminé de ramasser les cadavres pour les jeter à la poubelle. Il était rentré dans la cuisine, et avait rejoint ma tante qui me donnait à manger. J’en étais au dessert. Je dégustais une compote à la pomme.

 

–  J’ai jeté tous les serpents. Je crois que c’est bon cette fois.

– C’est trop risqué de rester ici, Jacques, et dangereux pour nous, surtout pour Mathieu. Nous devons partir au plus vite ! Demain serait le mieux.

– Et où irons-nous ?

– Ma mère adoptive est repartie en Écosse. Je l’ai appelée tout à l’heure, elle est d’accord pour nous laisser son appartement sur Paris. Il y a deux chambres, ce sera parfait pour nous.

– On ne pourra pas se cacher indéfiniment.

– Et pourquoi ça ?

– Il finira par tout découvrir ! Nous ne faisons que retarder une bombe qui est sur le point d’exploser.

– Je sais, mais j’ai conclu un arrangement avec ma mère afin d’éloigner Matt du danger le plus longtemps possible !

– Pourquoi ta mère adoptive est-elle repartie là-bas ?

– Elle voulait retourner sur la terre de ses ancêtres et surtout se rapprocher de son fils, Erwan !

– Ah oui, c’est vrai, je l’avais oublié celui-là !

– Tu ne l’as vu qu’une seule fois, c’était à l’enterrement de Marie et Philippe !

– Ça n’empêche qu’il a lui aussi son secret.

 

Astride le fixa froidement.

 

– Je prépare les affaires et nous partons demain à la première heure.

 

Le lendemain matin ils avaient pris la route, laissant sans voix les voisins qui les avaient aidés la veille. Ils tournaient une page, et pensaient qu’ils allaient recommencer une nouvelle vie loin de tous ces dangers.

 

Mais il en serait tout autrement…

 

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June 13, 2019

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