Lunéas & la prophétie des anciens, tome 1 : Chapitre 0

11/09/2018

 

Chapitre 0

LA LETTRE

 

Martha Lunéas était une femme forte de caractère qui affrontait la vie avec robustesse. Malgré des péripéties houleuses, Martha ne se laissait jamais aller.

 

Assise face à un vieux bureau en sylve, elle admirait le feu de bois qui crépitait dans la cheminée. L’odeur de fumée qui s’en dégageait était enivrante, et la lumière qui réchauffait l’intérieur de la chaumière était réconfortante. Pourtant, une crainte pouvait se lire sur son visage, malgré tout apaisé par la vie simple qu’elle menait.

 

Elle tourna sa tête pour contempler à travers une petite fenêtre et admirer cinq petites filles qui s’amusaient à l’extérieur. Quatre appartenaient à son compagnon, Monsieur Félix, et la petite dernière était sa demoiselle de trois ans, qui se prénommait Marie. Martha laissa entrevoir un sourire en les regardant chahuter dehors comme des petites folles. Elle attrapait une plume quand un homme, son conjoint, entra dans la maison.

 

      – Martha, dépêche-toi !!! s’excita Félix gentiment. Tous les gens du village préparent la petite fête pour ton départ et en même temps l’anniversaire de Marie. C’est aujourd’hui que la petite célèbre ses trois annuels.

      – Oui, j’arrive chéri. Laisse-moi quelques minutes. J’ai besoin d’écrire cette lettre à ma fille avant de quitter le royaume, sinon elle n’aura aucune valeur dans le temps, termina Martha.

 

Félix quitta les lieux et rejoignit les villageois dans un champ juste à côté.

Martha reprit sa plume, la trempa dans un encrier noir et commença à rédiger sa missive sur une feuille de parchemin vierge.

 

*****

 

Iréa, Terres sauvages, Arcane.

19 augustus 1954

 

Ma très chère Marie,

Au moment où je t’écris ces lignes, je me trouve encore à Iréa, un des villages des Terres Sauvages à Arcane. Pourquoi cette lettre ? Car aujourd’hui tu as trois annuels, et ce jour du 19 mensis d’augustus de l’annuelle 1951, jour où tu es née, fut le plus beau à mes yeux. Je pense que quand tu la liras, tu auras perdu tout souvenir de notre monde d’origine. Et par ce courrier, j’espère te rappeler ces merveilleuses terres, ces cultures uniques.

 

Aujourd’hui, tu ignores que nous venons d’un royaume pourvu de magies, d’un monde autre que celui que tu connais et dans lequel tu as grandi. Certes, les deux univers sont connectés depuis presque trois mille annuels à cause de nos dieux qui avaient créé trois clefs magiques, grâce à la pierre philosophale de Nicolas Flamel menant vers la Terre.

Ils y ont apporté nos savoirs, nos croyances, nos légendes et des membres de nos peuples, pensant que les humains seraient ouverts d’esprit. Mais la réalité fut tout autre. Les humains furent avides et rejetèrent tout ce qu’ils ne comprirent pas et qui dépassaient leur imagination. Il était temps pour nos dieux de revenir à Arcane, laissant les humains faire de notre culture des légendes, qu’ils relatèrent à leurs enfants à travers les siècles.

 

Tout ça pour dire qu’Arcane me manque déjà. J’aimerais tellement y rester, mais cela m’est impossible pour l’instant. Nous avons appris par Merlin, l’Enchanteur du royaume, que les Serpents avaient lancé une quête afin de retracer toute la lignée des Lunéas, et de retrouver celui dont parle la Prophétie.

 

Cela fait deux mille annuels que les Clair de Lune vivent maintenant sur Terre, depuis cette grande guerre qui les opposèrent aux Serpents. Certains d’entre nous étaient restés. Notre lignée a survécu dans l’autre monde, mais tes grands-parents sont revenus ici-même, voulant finir leur vie sur leurs terres. Oui, les Clair de Lune sont un grand peuple de pouvoir, qui autrefois possédait les terres de la Contrée Royale, de la Contrée de la Crête, des plaines oubliées, des Terres Scellées et une partie de l’immense forêt de Cérynie. Aujourd’hui, toutes ces campagnes appartiennent au ministère des Ordres Magiques. Ils ont introduit la modernité dans ces parties du royaume, une modernité terrienne.

Érymanthe est devenue la ville interconnexion, qui relie les deux mondes avec le train à vapeur Inter-Express par le biais de la porte intermondes ouverte il y a plus de deux mille annuels par Elianor Lunéas, notre aïeule.

 

Moi, j’ai toujours voulu rester chez nous. C’est d’ailleurs Félix qui m’a recueillie au sein de sa demeure de fortune. Nous nous sommes rencontrés au grand marché réputé de la ville de Bramical. Il venait de perdre sa femme, et avait besoin d’une dame de bonne famille pour l’aider à élever ses filles, Ciline, Arine, Dania et Kaÿla, qui sont presque devenues comme des sœurs pour toi, avec le temps. Moi je venais de perdre ton père, décédé lors d’une rénovation des rails du chemin de fer Inter-Express.

 

Félix est un homme tendre et aimant : nous sommes devenus amants. J’ai vécu de bons moments avec lui et vous toutes. À l’instant où je t’écris ces lignes, Marie, je suis enceinte de Félix. Merlin m’a dit que j’aurai un petit garçon. Je pense l’appeler Erwan. Il sera donc ton demi-frère, mais là n’est pas le plus important. Par ailleurs, Dania adore le prénom d’Erwan et pense appeler un jour son fils pareillement. Nous serons tous bien lotis si nous appelons tout le monde de la même façon !

 

Oh, si tu voyais les Terres sauvages ! J’aimerais tant que tu y grandisses, et ton petit frère aussi quand il naîtra. Iréa est un bourg somptueux où d’autres peuples se mêlent aux Arvernes. Ses villages et ses champs produisent de bonnes céréales et de quoi subsister l’hiver au coin du feu. Nous sommes d’ailleurs devenus amis avec un faune du nom de Draffi. Pour moi, il est le meilleur pour produire les croustipains.

Les croustipains sont une variété de pains arcaniens que nous mangeons souvent lors des grandes tablées fêtardes. Draffi sait rendre l’amour de son blé et utiliser la bonne eau de source de l’Ilurne. Il pétrit sa pâte avec affection et nous le ressentons dans le goût exquis de ses croustipains, un goût de mie tendre et odorante mélangé aux saveurs de viande de cerf faisandée au soleil automnal. La croûte encore fumante craque sous la dent...

Quelle belle personne, ce Draffi ! Il est déjà triste de mon départ pour la Terre, et Félix encore plus par la même occasion. Il ne pourra pas voir naître son fils et j’en suis bouleversée. Un jour peut-être viendra-t-il dans l’autre monde, on ne sait jamais. Il n’y a jamais mis les pieds et ne le souhaite pas.

 

Sur les conseils de Merlin, j’ai dû adopter une petite fille sur Terre, afin de camoufler ton identité. Elle est belle comme tout et se nomme Astride. J’espère que tu sauras la respecter comme une vraie grande sœur. Il me tarde de pouvoir l’accueillir au sein de notre famille. Je n’avais pas le choix : notre venue sur Terre était primordiale afin de te cacher, toi, celle qui mettra au monde l’enfant tant attendu par la Prophétie.

Merlin est venu l’autre soir, afin de s’entretenir avec Félix et moi-même. Il soupçonne des choses horribles sur le retour d’un ancien seigneur Serpent d’autrefois. Mais faute de preuves, il ne souhaite rien révéler au ministère des Ordres et préfère garder le secret sur notre arrivée sur Terre. J’ai dû prétendre avoir trouvé un travail au Cirque solaire d’Angoulême (c’est une ville en Charente, dans le pays de la France, sur Terre) en tant que diseuse de bonne aventure. Une certaine Gilda Léonard, bohémienne de pouvoir, va devoir m’apprendre les techniques des jeux de cartes afin que je me fonde dans la masse du cirque.

 

Oh, la Charente, cette magnifique contrée française de l’autre monde ! J’ai eu l’occasion d’y aller quelques jours afin de voir le lieu où nous allons vivre un certain temps.

 

C’est un pays de bateliers. Ils utilisent encore d’étranges bateaux à fond plat, qu’ils appellant « gabares », je crois. Il paraît qu’autrefois, ils n’utilisaient que ça pour tout transporter. Ils faisaient tirer ces bateaux par des bœufs… J’aurais adoré connaître cette époque !

Aujourd’hui, ils utilisent le chemin de fer, comme chez nous. Mais les canaux sont toujours là, et quand on navigue dessus, on ne manque jamais de découvrir, au détour d’un méandre du canal, une petite maison de pierre blanche ou un village ancien. Et les fleurs ! Il y a des fleurs partout ! C’est si beau !

La Charente ressemble un peu aux Terres Sauvages. C’est un endroit presque hors du temps. Je suis heureuse que nous nous installions ici : j’aurai un peu l’impression d’être encore chez nous…

Par la suite, j’aimerai reprendre la maison de mes parents, donc de tes grands-parents, en Écosse, non loin d’Édimbourg.

En tout cas, mon entrée dans ce cirque n’est pas anodine : il paraît que Gilda viendrait de la lignée de bohémiens qui ont modifié la Prophétie avec un sortilège, sous les ordres de Myrddin, l’enchanteur de l’époque, et aïeul de Merlin. Elle élève seule sa petite nièce du nom de Gwenda, qui a perdu ses parents, assassinés par des Serpents. J’aurai quelques années devant moi pour comprendre tout se qu’il se trame et en apprendre plus sur ce fameux sortilège qui serait, de source sûre, l’élément de la Prophétie qui nous permettrait de remporter cette guerre. Les bohémiens d’autrefois étaient formels à ce sujet.

 

Merlin, de son côté, a décidé de mettre en place une résistance, au cas où les choses tourneraient mal. Je pense que c’est une bonne chose. Mais il paraît que Gilda Léonard, une fois sa mission accomplie, ne souhaiterait plus s’occuper des histoires des Clair de Lune. Elle ne voudrait pas mettre son peuple en danger, si toutefois la grande guerre annoncée par la Prophétie s’avérait vraie. Je peux comprendre sa décision : je ferais la même chose pour protéger les miens.

Je ne peux t’en dire plus sur cette lettre. Félix m’a dit que je ne devais pas trop parler de notre entrevue avec Merlin, sous peine de dévoiler des secrets précieux.

 

Nous quittons Iréa dès demain pour rejoindre Érymanthe, dans les Contrées de la Crête. Dans cette ville, nous prendrons l’Inter-Express, le train à vapeur qui rejoint l’autre monde. Nous allons gagner la ville de Lupercale, en Italie, et récupérer un ascenseur de voyage pour Angoulême.

 

Sache que je t’aime plus que tout au monde.

 

Ta maman,

Martha Lunéas

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June 13, 2019

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